Et si le soleil couvrait tous nos besoins en énergie?

Ingénieur reconnu pour ses réalisations en intelligence artificielle et dans la conception de logiciels, Ray Kurzweil est un expert écouté du futur des technologies. Brillant étudiant du MIT de Boston, il a mis au point en 1974 un appareil pour les aveugles capable de lire un livre à haute voix. Il a inventé pour la star du soul Stevie Wonder un clavier capable de reproduire les instruments de tout un orchestre – dont le synthétiseur s’est inspiré. Il a beaucoup travaillé sur la reconnaissance vocale par ordinateur comme celle des lettres et du langage et conçu un traducteur simultané de l’anglais à l’allemand de haute qualité. Récemment, il a mis au point machine capable d’écrire un texte fiable sous la dictée – une véritable prouesse.

Depuis, fortune faite, rompu à l’étude des univers virtuels et des nanotechnologies, après avoir reçu la National Medal of Technology et le prix Lemelson-PIT pour l’innovation, Ray Kurzweil s’est fait connaître dans le monde entier par ses prédictions à contre-courant sur notre avenir technologique.Dès 1986, il annonçait que l’ordinateur allait battre l’homme aux échecs, l’effondrement d’une URSS technologiquement obsolète, la miniaturisation de l’informatique ou encore l’arrivée des téléphones portables. Il a aussi prévu le développement fulgurant du Web et le séquençage rapide du génome humain. Bill Gates le présente comme un des rares futurologues crédibles sur les hautes technologies.

En effet, s’inspirant de la Loi de Moore, bien connue des informaticiens, qui prédit un doublement tous les deux ans du nombre des transistors dans une puce, Ray Kurtzweil a élaboré ce qu’il appelle « la loi de croissance exponentielle des technologies informatiques ». Selon lui, non seulement l’information gagne en vitesse, développe une colossale puissance de calcul, tout en baissant ses coûts, mais son support technique se miniaturise, jusqu’à tendre vers le nanomètre, ce qui accroît sa capacité d’utilisation universelle – même s’il reconnaît que l’usage des nanotechnologies ne sont pas sans danger. Ces usages partout répandus, dans tous les domaines, électronique, communications, biologie, médecine, etc, renforce qu’il appelle « la loi des retours technologiques accélérés ». Plus sciences de l’information et hautes technologies progressent de concert, plus elles se croisent avec les sciences de la vie, plus l’ensemble des secteurs se trouvent emportées dans un processus contagieux et entropique de brassages de découvertes et des techniques, qui accélère encore le processus. Voilà pourquoi Ray Kurzweil professe dans le documentaire qui lui est consacré, Transcendant Man (Ptolemaic, 2009), un extraordinaire optimiste dans la capacité des hommes à surmonter la crise énergétique et écologique en cours, tout en annonçant notre entrée dans l’âge de la « Singularité » pour les années 2050 : nous serons bientôt tous des hommes implantés de prothèses intelligentes, des cyborgs assistés de machines aux capacités cognitives phénomènales. Ses critiques américains et européens lui reprochent sa proximité avec les « transhumanistes », le mouvement d’idées parfois inquiétant qui rêve de créer un « surhomme » amélioré par le génie génétique et les implants technologiques.

On comprendra alors pourquoi Ray Kurzweil a fait sensation fin février aux Etats-Unis, alors que le baril de pétrole passait au-dessus des 150 $, juste avant le tremblement de terre au Japon qui a mis fin aux rêves prométhéens du nucléaire, en déclarant qu’il ne se montrait « pas du tout inquiet » de la crise annoncée de l’énergie, ni du réchauffement planétaire. À l’entendre, les technologies solaires seront capables de pouvoir 100% des énergies dont le monde à besoin d’ici 20 ans. Le nucléaire et les énergies fossiles sont obsolètes.Entretien (paru dans le Monde Magazine, 25 mars)

-Pourquoi êtes-vous si sûr du succès de l’énergie solaire sur les autres sources d’énergie ?

-Quand l’étude du génome humain a commencé, les sceptiques prétendaient qu’il faudrait des siècles pour l’explorer en utilisant les technologies dominantes. Je leur ai répondu qu’ils se trompaient. De fait, grâce aux progrès rapides accomplis dans la technologie séquentielle, cela a abouti en 15 ans… On a assisté à la même progression irrésistible des technologies de l’information. Elles ont gagné en puissance de façon exponentielle, tout en devenant de plus en plus sophistiquées et de moins en moins chères. Si vous achetez un I-phone aujourd’hui, il sera beaucoup plus élaboré que celui acheté deux ans auparavant, et coûtera 2 fois moins… Or, nous assistons au même processus d’accélération avec l’énergie solaire. Elle se multiplie par 2 tous les 2 ans, et cela depuis 20 ans. Il suffit de regarder les courbes montrant la quantité d’énergie solaire produite. Elles doublent chaque année. Ensuite, si vous consultez celles des coûts du solaire par watt depuis 20 ans, vous verrez qu’elles baissent de plusieurs points tous les ans. Ces tendances encouragent déjà de nombreuses entreprises, des start-up qui espèrent en tirer des bénéfices futurs, tout en investissant dans la recherche de nouvelles techniques meilleur marché. Pour l’instant, l’énergie solaire a encore besoin de subventions gouvernementales, ou de régimes spéciaux, et la plupart des états les encouragent. Mais nous sommes à quelques années de la parité avec les autres sources d’énergie. Bientôt, beaucoup d’entrepreneurs s’y rallieront, même plus par souci de l’environnement, mais parce que cette énergie sera moins chère…

-Vous pensez qu’elle obéit à « la loi de la croissance exponentielle » repérée dans l’informatique par Gordon Moore ?

-Je dirais plutôt à « la loi des retours accélérés ». Des laboratoires de recherche sur le solaire travaillent tout autour du monde, s’échangent leurs découvertes, mais le secteur profite aussi des retombées des recherches dans d’autres domaines, les nanotechnologies par exemple. C’est un phénomène irréversible. Vous remarquerez que la croissance exponentielle de l’informatique n’a pas été affectée par la Grand Dépression de 1929, IBM a été créé en 1924, ni par la dernière crise financière, Apple n’a jamais autant vendu d’I.Phone et d’I.Pad… La croissance de l’énergie solaire poursuit le même cours irrésistible. Le coût par watt de l’énergie solaire diminue de manière significative quelque soit la situation économique mondiale, et il va encore se réduire avec l’arrivée des nanotechnologies…

-Vous dites que le remplacement des autres sources d’énergie par le solaire prendra 20 ans. Cela semble rapide…

-Dans les vingt années qui viennent, nous allons augmenter notre consommation d’électricité, et nous allons avoir encore plus besoin d’énergie solaire, surtout avec la crise annoncée du nucléaire suite à la catastrophe japonaise. Au lieu de doubler chaque année, sa production va se multiplier encore par 2 les années à venir, tandis que des nouvelles technologies moins coûteuses vont être développées, des nouveaux producteurs se lancer, etc… D’ici 15 ans, nous aurons une multiplication par 8 chaque année. Voilà pourquoi je pense que d’ici 20 ans, nous pourrons alors satisfaire 100% de nos besoins en énergie grâce au solaire. L’opinion et les décideurs se désintéressent des technologies quand elles démarrent et n’apportent qu’un faible pourcentage de solution. Ils refusent de voir leur potentiel et leur croissance exponentielle. Sur le solaire, beaucoup d’experts disent qu’on manque et manquera d’énergie. Ce serait vrai en s’en tenant aux technologies du XIXe siècle. Mais le soleil nous inonde ! Quand j’ai exposé cette idée au premier ministre d’Israël, il m’a demandé « Aura-t-on assez de soleil ? ». Je lui ai répondu : «Mais nous en avons 10 000 fois plus que nous en avons besoin ». L’énergie du soleil nous est donnée gratuitement, elle est plus propre que toutes les autres, nous savons comment la convertir, rien n’arrêtera ce processus.

– Pensez-vous que le tragique accident nucléaire au Japon annonce une nouvelle ère ?

– La production d’énergie nucléaire apparaît aujourd’hui comme une vieille technique industrielle ultra-centralisée, obsolète, et surtout très dangereuse. Si elle ne pollue pas à la façon des énergies fossiles, en émettant du CO2, elle présente le risque permanent de tourner au désastre comme hier à Three Mile Island, et aujourd’hui au Japon. Je déconseille à quiconque d’investir dans les nouvelles implantations nucléaires, qui, en plus d’être à haut risque, prennent beaucoup de temps à mettre en place. L’arrivée de l’énergie solaire va être beaucoup plus rapide, elle peut être mise en œuvre de façon décentralisée, propre, efficace, sans danger, renouvelable. Nous entrons dans une période d’intérim, où nous allons encore dépendre du pétrole, du charbon et du nucléaire, mais l’arrivée des énergies renouvelables, et d’abord du solaire, jusqu’à couvrir 100% des nos besoins ne prendra pas plus de 20 ans.

Source: Ce blog du site Le Monde.fr